Qui sonde ?

Propos sur la sondomanie qui revient

 

Sonder c’est in-former

   Comme tout produit, l’information se fabrique. L’in-formation vise la formation des corps et des consciences. L’opinion qui en découle peut être éclairée, obscurcie ou paralysée, en fonction des intensités, intentions et critères choisis. Le plus souvent le but visé est la formation d’une masse amorphe et homogène opinant du sur et du sous-moi.
En ce sens, in-former, donner une forme, c’est façonner, modeler. Il s’agit de procéder au modelage de l’attention, de la conscience, à son moulage en opinion opinante.
Si l’opinion¹ est un artefact, une construction, une production artificielle, le produit d'une mise en condition in-formante, la personne soumise à un sondage y a d'une certaine façon toujours déjà répondu.
Sondez une réaction et vous aurez toujours une réaction. Sondez l’opinion et vous n'aurez jamais que de l’opinion : ce qui opine – sous forme d’adhésion ou de rejet.

   Quand ils ne fabriquent pas leur objet (le sondé), les sondages le font entrer dans leurs questions, qui sont déjà des réponses : oui, non, sans opinion. Logique des oppositions binaires. D’accord, pas d’accord. Pas de place pour la réponse qui contesterait la question, sa formulation, ses présupposés, ses réponses et évidences implicites. Le troisième choix, purement privatif, exprime un non-choix, une non-opinion. Il ne compte pas vraiment. L’opinion s’y révèle sans opinion.
La question qu’on est alors tenté de se poser est : Pourquoi sonde-t-on ce qu'on fabrique, à savoir l'opinion ? Pourquoi cherche-t-on à sonder ce que dans le fond on connaît si bien ? Pour confirmer ou infirmer la mise en condition ? Pour prendre la température ? Pour vérifier comment sont reçus une image, un mot, un geste, une mesure, une action ? Pour mesurer, tester, voir comment ça mord, comment ça prend ? Pour donner l’illusion de l’absence de maîtrise et de l’absence de pouvoir ?

  Les sondages mesurent les sondés dans la mesure où ils se les donnent pour mesurables. Les questions proposées – aux pré-supposés implicitement imposés – permettent avant tout de tester la capacité des sondés à participer à une fiction. Celle, entre toutes, qui consiste à se donner pour sondable, c’est-à-dire objet d’un sondage. C’est sur la base des présupposés de cette fiction, celle d’un sujet mesurable qui devient objet sondé, que le sondage devient possible. Raison d’ailleurs pour laquelle un sondage n’est que rarement sondé.

Trouvez-vous la question posée :
- Opinante (influençant, forçant ou induisant votre réponse) ?
- Non opinante (n'influençant pas, ne forçant pas ou n'induisant pas votre réponse) ?
- Sans opinion (ou sous autre influence).

La question posée vous donne-t-elle le sentiment de :
- Vous accorder un droit de réponse ?
Ne pas vous accorder un droit de réponse ?
Sans opinion.


¹ Chez Platon , l’opinion (doxa) s’oppose à la science (épistémè).
La doxa est présentée dans la République comme un mode de connaissance relevant de la croyance et de l’illusion, façonné par notre milieu social, nos émotions, nos préjugés. L’opinion n’y est donc pas tant considérée comme un jugement que comme un pré-jugé (ce qui vient avant le travail du jugement, lequel suppose le doute et l’étonnement). À la différence de l’opinion, qui repose sur des pré-jugés, la science repose quant à elle sur l’exercice du jugement et la connaissance par hypothèses.


 Sonder, c’est prescrire  

   Le sondeur pose la question au sondé comme si elle traitait d’un fait objectif, d’un événement. On demande un avis, un jugement subjectif sur un fait ou un événement objectif. Or, le subjectif comme l’objectif sont construits pour fonctionner et halluciner ensemble. Ils sont le produit de tout un ensemble d’influences, de mises en condition, conscientes et inconscientes. Un fait, un événement, est en grande partie une construction, le produit d’une mise en valeur : un découpage, un cadrage, un arrêt sur images, un point de vue, autrement dit : une interprétationUn sondage n'est pas fait pour demander au sondé son avis, ce qu'il pense. Penser, à vrai dire, peu l’en croit capable. Il lui demande seulement de réagir, de montrer comment il réagit. La question posée, rouage d’une logique binaire sécrétant elle-même ses réponses, n’autorise que la confirmation positive ou l’infirmation négative ; l’option « sans opinion » représentant quant à elle une non-catégorie sans réelle valeur, un peu comme le fameux vote blanc. Autrement dit, en posant la question au sondé, on a déjà répondu pour lui.

    Pour arriver à des conclusions telles que « 70 % des Français souhaitent la poursuite des réformes », les instituts de sondage non seulement pré-répondent aux questions qu'ils posent mais finissent même par faire l’économie de la question. Pour obtenir le suffrage escompté, la question posée ne doit faire mention ni de la nature des réformes ni du domaine auquel elles s'appliquent. Le mot « réforme » étant associé à progrès, modernisme, bon sens, réalisme, pragmatisme, aboutir à la conclusion souhaitée relève alors de la simple formalité. Formalité permettant dès lors, en créant la réalité désirée, de légitimer (tel est le but) la destruction à petit et à grand feu de formations républicaines acquises de haute lutte (éducation, santé, services publics en général), au profit d’une soi-disant naturalité-innéité du Marché.
La mise en pratique de l’axiome orwellien « la paix, c’est la guerre » donne donc : « la régression, c’est la rupture », « la destruction, c’est la réforme ».

  En réalité, on l'aura compris, le sondage est un outil que (se) donne le Pouvoir (sociologiquement élu avant d’être politiquement élu) pour (se) convaincre qu'il représente bien la volonté générale. C’est un outil de légitimation, dont le but est d’induire, de favoriser le plébiscite. Autrement dit, « nous sommes là pour faire les réformes que vous souhaitez, pour lesquelles vous nous avez élu. Notre démarche est, comme vous pouvez le constater, en parfait accord avec la volonté générale et l’intérêt public. La preuve : 70% des français souhaitent que… ».
Outil de pseudo-transparence, de justification et de sécurisation démocratique, le sondage vise, à défaut de les convaincre, à rappeler aux sondés que leur volonté (la volonté générale, démocratique) est bien respectée : « Nous voulons tous des réformes et le gouvernement est déterminé à en faire ».


Sonder, c’est diriger

  La question « quelle fonction remplit un sondage ? » est bien sûr couplée à la question généalogique « qui sonde ? ».
Les instituts de sondage, ces apôtres de la neutralité statistique et du sondage objectif des subjectivités, appartiennent tous, en tant qu’entreprises privées, à la classe sociale dominante et dirigeante, la classe sondeuse², domestiquante, celle qui a les moyens techniques et symboliques de survoler la foule réactive, mouvante et potentiellement dangereuse appelée masse ou peuple. D'où l'intérêt de rendre sa réaction relativement prévisible, de détourner sa colère, de canaliser ses mouvements d'humeurs.

S'il permet de mesurer la température de l'opinion (une manière de tâter le terrain), ce formidable outil qu'est le sondage permet surtout à la classe sondeuse de la cuisiner à grand ou à petit feu, de la réchauffer ou de la refroidir, voire, le cas échéant, de la glacer sur place.


² La classe sondeuse se pose comme sujet-supposé-savoir (Lacan). D’elle sont sociologiquement issues les journalistes et les politiques. La classe sondeuse est une classe d’ « experts ».

  Le sondage est à la fois le moyen d'in-formation, c'est-à-dire l’instrument de mesure de l'information, et l’information elle-même, la mise en condition, la mise en forme de la conscience. En effet, rien de mieux pour capter, capturer l'attention que de lui donner une tournure. Et, causalité circulaire, rien de mieux pour façonner, conduire, diriger, orienter, éduquer, domestiquer, en un mot gouverner, que de capter ladite attention, que de l’occuper. Bref : rien de mieux pour lui donner une tournure que de la détourner.
  Au même titre que les enquêtes (d’opinion), études de marché, statistiques et autres outils à calculer, quantifier, mesurer, évaluer et chiffrer le désir, les sondages font partie de l’arsenal domestiquant, polissant, pour ne pas dire policier, dont usent et abusent les démocraties de marché et d'opinion pour orienter-canaliser les flux d’énergie et d’émotion, autrement dit pour connecter les flux de conscience désirants aux flux de marchandises, les sujets aux objets de consommation.
L’homme sondable, catégorisable, l’homme aux qualités identifiables, enregistrables, est un homme qui a les yeux et le cerveau fixés sur le processus d’écoulement accéléré de la marchandise.
En tant que chiffrage-déchiffrage de l'humain, le sondage, qui appartient à la famille des statistiques, permet donc de statuer sur les comportements, c'est-à-dire de donner un statut, un caractère, des contours, des propriétés, des qualités, une identité à l'objet étudié. Fidèle en cela aux principes de la méthode scientifique telle qu’elle s’est imposée en Occident, le sondage vise moins l'explication que la prédiction et le contrôle (la gestion). L’explication est au service exclusif de la « rationalité instrumentale », rationalité pour laquelle seuls les résultats comptent.
Par le contrôle des grands nombres selon une moyenne, le sondage apparaît comme l'un des fleurons cybernétiques de production et de gestion de l'humanoïde. En plongeant ses antennes dans la masse opinante, le sondage, cette panoptique ordinaire, produit le partage-parquage de l'objet humain appelé citoyen, partage à partir duquel fleuriront clés en mains non seulement « les règles pour le parc humain » (Peter Sloterdijk), mais également les choses sur mesure dont cet homme sondé deviendra l’éphémère mesure.

Ainsi, le sondage ne peut faire autrement que se donner son objet. Il construit sa réalité. Il constitue le sujet en objet sondé. A l’image de la publicité, les sondages, prolongement de l’interrogatoire policier et polissant, ont pour fonction, outre de définir des segments et des profils, de frapper les esprits, de les frapper du sceau indélébile et incontestable de la démocratie marchande. Toute chose s’y voit affublée d’un prix, d’une cote, d’une estimation, d’une somme, d’un total, d’une étiquette, d’un code-barre, d’une quantité définie de qualités et de compétences…
La valeur est là pour mettre tout le monde d’accord, c’est-à-dire en valeur, pour faire de la vie une vaste affaire de marchandage. 


Neutraliser la sonde ?

   On rêve, à l’opposé de cette conception, de sondages qui sonderaient au-delà du principe de contradiction. Des sondages paradoxaux qui fonctionneraient comme de véritables kôans zen, chargés non pas d’endormir l’opinion mais d’éveiller la non-opinion qui sommeille. Des sondages qui viseraient non pas à cristalliser des points de vue opposés mais à mettre en mouvement des visions, à pointer, au-delà des campements et des positions, une sorte de coincidentia oppositorum. La logique intégrative du tiers-inclus plutôt que la logique polémique trop polémique du tiers-exclus. Écoute et confrontation avisées des avis plutôt qu’ab-surdités. 
On peut toujours rêver. Beaucoup de questions resteraient sans doute sans réponse.

« Je voudrais seulement ajouter qu'en termes de "métaphysique populaire" je n’accepte pas de discuter sur l’existence de Dieu – ce qui veut dire que le terme « athée » (en opposition au mot « croyant ») ne m’intéresse même pas, non plus que le mot croyant, ni l’opposition de leurs sens bien clairs. Pour moi il y a autre chose que oui, non, indifférent – c’est par exemple l’absence d’investigations de ce genre» (Marcel Duchamp, lettre à André Breton, 4 octobre 1954).

 

Ali Lham

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