Pour un Non-Éveil Radical Furtif

Entretien avec Ali de Saint-Sens

Propos recueillis par Chloé Close

 

Comment avez-vous connu le non-éveil ?

À la suite d’une érection. Qui dura des heures, mais qui parut une éternité, et à laquelle je ne pus mettre fin ni par des exercices respiratoires, ni par la stratégie du détournement d’attention. Voyant que ma volonté ne pouvait rien contre ce phénomène, certes naturel mais inquiétant par sa durée, je me mis subitement à BRAIRE. Comme un âne. 


Vous avez dû être surpris ?

Plus que surpris, je dirais que je fus saisi. Ou plutôt dessaisi de mon mode de fonctionnement habituel et jeté, propulsé dans un autre. Une sorte de devenir-âne où il n’était plus possible ni d’avancer ni de reculer : « mouvement infini, point qui remplit tout, le mouvement en repos. »1Blaise Pascal, Les pensées, Laf. 682, Sel. 561.
Mais ce fut un saisissement sans heurt, doux, sans stupeur. Ma nature essentielle éclatait au grand jour : ma nature d’âne. Je pris conscience de la nature profondément érectile de l’être humain. « L’homme est une flèche tendue vers le surhomme » (Nietzsche), une érection cosmique. Homo erectus. C’est cette expérience de redressement de l’être que j’ai vécue.


Vous avez plusieurs noms, Ali de Saint-Sens, Martin… Qui êtes vous réellement ?

« Le Tao qu’on saurait exprimer n’est pas le Tao de toujours. » Le nom qui saurait nommer n’est pas le nom de toujours. Vous connaissez ce grand classique ! Donc, à l’instar du Tao, mon nom peut varier au gré des saisons et des temps. Mais le plus souvent on me nomme Ali de Saint-Sens, même si beaucoup, amis comme détracteurs, m’appellent également Martin.


Comme l’âne Martin ?

Oui, comme l’âne.


Ce n’est pas très valorisant ?

Bête, têtu, borné, obscène, lubrique pour les uns, il symbolise l’humilité, le service, et la patience pour d’autres. En ce bas-monde tout envers a son endroit. Et tout enfer son ambroisie. N’oubliez pas que l’âne a porté Jésus. Et, que du coq qui chante trois fois à l’âne qui refuse d’avancer, il n’y a parfois qu’une demi-carotte.


Que peut nous apprendre un Âne ?

À accepter notre ambivalence et notre imperfection, à nous « délivrer du besoin de loucher vers le parfait » (Georges Bataille) 22- Georges Bataille, L’expérience intérieure, Gallimard, Collection Tel (n° 23), 1978, p. 38, première parution 1943. .

Le « non-éveil » inclut, à la manière du non-euclidien en géométrie, à la fois les dimensions du sommeil et de l’éveil. Ce qui rompt avec le partage discriminant éveillés/dormeurs.

L’éveil, alors, pour quoi faire ?

Pour rien. L’éveil ne sert à rien. Il permet de sortir de la sphère de l’utile, du projet. Un éveil destiné à servir (quelque cause que ce soit : le Bien, le Bonheur, la Paix, l’Amour, la promotion de l’éveil dans le monde…) n’est pas un éveil. À ce terme, je préfère d’ailleurs celui de « non-éveil », lequel inclut, à la manière du non-euclidien en géométrie, à la fois les dimensions du sommeil et de l’éveil. Ce qui rompt avec le partage discriminant éveillés/dormeurs. Avec le devenir-âne tout le monde est non-éveillé. C’est un pari démocratique, égalitaire.


Je n’y comprends rien. Qu’est-ce que le non-éveil ?

Une scène de crime dont on est l’éternel témoin. De quel crime s’agit-il ? Qui est le criminel ? Qui est la victime ? Qui est le sauveur ? Et qui est l’éternel témoin ?


Alors… ? Vous avez la réponse ?

Je ne suis pas, pour reprendre la belle formule de Lacan, un « sujet-supposé-savoir ». À chacun, contactant son âne intérieur, de trouver sa propre réponse à ces co-ânes. Autrement dit, l’éveil n’est qu’une dimension parmi d’autres du non-éveil, lequel non-éveil peut-être relativisé à son tour, au profit d’une autre puissance de non-éveil : le non-non-éveil, à l’infini… La négation relevante est sans fin. Le Non qui ouvre n’en finit pas d’embrasser.

Ce qu’on appelait Essence, Fond ou Absolu se révèle être un arrêt sur image, une fixation, une immobilisation formelle dans la chair vive et turbulente du multiple.

Ne craignez-vous pas de ne pas être compris ? Pourquoi ne pas employer le vocabulaire habituel de la spiritualité : Silence, Présence, Ouverture du coeur, Amour, Paix, Mental, Lâcher-Prise, Conscience…?

Je commencerai par citer Blaise Pascal : « Par l’espace l’univers me comprend et m’engloutit comme un point, par la pensée je le comprends. »

Même si le réseau a supplanté le roseau (pensant), l’âne connecté que je suis ne peut s’empêcher de penser qu’être compris – ou ne pas l’être – importe peu.
L’important est d’être reçu, même si la réception du non-éveil ne va pas sans déception. Le non-éveil est peut-être avant tout là pour décevoir. Que déçoit-il ? Le désir de com-préhension, le désir d’Absolu, de fusion avec l’Origine.

Alors pourquoi ne pas recourir au lexique spiritualiste des gros mots bleus à majuscule ?
Parce que ces mots, et la métaphysique classique qui les sous-tend, souffrent tous du syndrome du manque. Ils transpirent le deuil. Ainsi le visible est en manque d’Invisible, la surface en manque de Profondeur, la forme en manque de Fond, le voilement en manque de Dévoilement, l’apparence et l’existence en manque d’Essence, l’illusion en manque de Réalité ou de Vérité, le sommeil en manque d’Éveil, l’esclavage en manque de Libération, l’aveuglement en manque de Vision, l’ignorance en manque de Connaissance, le relatif en manque d’Absolu, la partie en manque du Tout, l’irréel en manque de Réel, le non-être en manque d’Être, le multiple en manque d’Un, la dualité en manque de Non-dualité, l’inessentiel en manque d’Essentiel, le personnel en manque d’Impersonnel, le moi en manque de Soi, l’accident en manque de Substance, le limité en manque d’Illimité, le fini en manque d’Infini… 

Renaître © Ali Lham

Bref, pris au piège de ces dichotomies, le monde a un arrière-goût de déchéance et de corruption. Non seulement il lui manque quelque chose, mais il est lui-même tout entier manque, manquement, erreur, errance en attente de sens, de justification, réparation, rédemption. Soupçon est jeté sur l’existence, qualifiée de rêve, songe, mensonge, fantasme, sommeil, illusion, reflet… C’est le fameux complexe métaphysique de la caverne : nous sommes enfermés, prisonniers d’un monde d’apparences, séparés, coupés du réel, de l’essentiel, de notre vraie nature, proies misérables des fantasmes et des projections…

Jamais un coup de dé n’abolira la Dé-ité, © Ali Lham.

Dans ce monde conçu comme manifestation historique d’un Principe premier, divin, éternel et transcendant, l’existence apparait fortement carencée en absolu : existence malade, déchue, existence à sauver, à reconduire vers l’essence, vers sa cause première et fondatrice.

Bien-sûr, cette conception, qu’on pourrait qualifier d’idéaliste-romantique, a eu des effets civilisationnels indéniables. Elle a produit des oeuvres d’art et des êtres humains de grande qualité, même si le nombre de ces oeuvres doit au final beaucoup à la peur : y’aurait-il eu autant de cathédrales, de statues, de fresques sans le commerce des indulgences ?
Le désir d’éternité, de faire peau commune avec le Réel, d’épouser l’Origine, pallie en partie la terreur de la coupure (séparation, castration…), de l’abandon cosmique. « Ces espaces infinis m’effraient » écrivait Pascal.

Mais le problème est qu’on ne qualifie le monde d’illusion que pour mieux vous vendre derrière un arrière-monde, qui en serait la Source, la Vérité. On ne dévalue l’existence que pour mieux valoriser l’Essence. On ne déréalise le monde, dégradé au statut de double (manifestation, copie, reflet, apparence…), que pour mieux nous vendre la Réalité.
Vu sous le prisme de la privation d’Essentiel, le monde, cette forme dévaluée, apparait comme une dérivation secondaire (pour ne pas dire une dérive) de l’Absolu, une sorte de métaphore, de symptôme, vouée au mieux à recontacter l’Essentiel. Une maladie dont il est urgent de guérir.

Sans rejeter totalement ce point de vue, celui de la métaphysique classique, le non-éveillé établi dans la vision-en-âne l’intègre comme simple moment dialectique dans une vision plus large. Une fois relancé dans la puissance d’univers, réinscrit dans le processus immanent transfini, l’arrière-monde libérateur qu’on cherchait à nous vendre, dans lequel on cherchait à nous immobiliser pour l’éternité, apparaît alors comme une simple forme absolutisée. Ce qu’on appelait Essence, Fond ou Absolu se révèle être un arrêt sur image, une fixation, une immobilisation formelle dans la chair vive et turbulente du multiple.


Vous êtes un peu long. Revenons un peu à notre âne si vous voulez bien !

L’Âne est l’enfant caché de l’Un, celui que le Néant ne cesse de lui faire dans le dos. Quand il refuse d’avancer ou de reculer, l’Âne ne fait qu’exprimer par son intensité immobile son indifférence radicale à la question du But et de l’Origine.
À la différence de la métaphysique classique, saturée de suggestions et de promesses de bonheur post-mortem, la vision-en-âne ouvre sur une réalité épaisse mais économe en latences, une réalité qui n’a pas besoin de sur-réalité pour la fonder.

 Avec la vision-en-âne, le but ultime n’est plus de se dépasser ou s’auto-transcender pour se faire mettre héroïquement par l’Un. Le but n’est plus l’envol. L’âne ne se rêve pas en Pégase assoiffé d’élévation.

Et l’ego dans tout ça ? Qu’en est-il de la question du moi dans le non-éveil ?

Dans la spiritualité traditionnelle dualiste-idéaliste, le moi se présente souvent comme obstacle, voile, voilement, illusion productrice d’illusions. Il souffrirait du syndrome de l’imagination négative, cette « maîtresse d’erreur et de fausseté » (Pascal). Autant dire que sa cote sur le marché du Réel est au plus bas.

L’ego © Ali Lham

Que voile l’ego ? Il voilerait à la fois la réalité du monde et notre véritable nature. Il voilerait la réalité de l’objet et la réalité du sujet. Réalités qui en dernière instance ne feraient qu’un.
Doit donc être sacrifié ce qui nous coupe de l’Essentiel, nous maintient dispersés dans la multiplicité, nous prive de l’Unité.
Mais chercher à abolir le moi – qui, comme le souligne Anzieu, s’étaye sur le corps et la peau – et ses filtres perceptifs et/ou fantasmatiques, n’est-ce pas comme demander à une cellule de ne plus avoir de membrane ?
Dans le non-éveil, il ne s’agit plus de s’effacer au point de devenir Un (henosis, unio), mais de devenir Âne, ou plutôt de libérer la vision-en-âne. En veillant toutefois à ne pas faire du Baudet, ce porteur d’eau et de l’Esprit, une nouvelle Source ou un nouveau Moteur Immobile.
Avec la vision-en-âne, le but ultime n’est plus de se dépasser ou s’auto-transcender pour se faire mettre héroïquement par l’Un. Le but n’est plus l’envol. L’âne ne se rêve pas en Pégase assoiffé d’élévation. Il ne boit pas de ce vin là. Comme dit le dicton, on ne peut forcer à boire un âne qui n’a pas soif. Et le non-éveillé est précisément l’homme qui découvre sa non-soif. S’il a soif ce n’est que d’ici-bas et la perspective de la mort ne l’enchante pas plus qu’une carotte qui noircit. 

© Ali Lham, Shake Liu.

Ceci dit, on ne peut que comprendre ceux qui réussissent encore, par espoir autant que par désespoir, à s’accrocher au wagon de la pré-modernité. En terme d’enveloppe et de pare-angoisse, la métaphysique de l’« Âme du monde » sera toujours bien plus performante que celle de l’« Âne du monde ». Ses bénéfices secondaires sont immenses : Immortalité, Sens, Appartenance, Vérité…
Malgré cela, faire un avec l’Âme du monde est le cadet des soucis de l’âne. Son redressement ou envol est purement érectile, il s’érige parce qu’il s’érige, sans pourquoi, sans cause initiale ni cause finale spécifiques. Il ne prétend à aucune Archè cachée substantielle, ni à aucune Origine. Au culte de la profondeur, le non-éveillé répond avec le poète : « le plus profond, c’est la peau », même si la peau représente toujours un abîme (bouillonnant de causes) pour une autre peauétique.


J’ai remarqué que vous citiez beaucoup les autres. Des écrivains, des artistes, des philosophes… Ne pensez-vous donc jamais par vous-même ?

Penser par l’Autre, c’est penser par soi-même. Le moi est une altér-ation sans fin. Concrétion pétrie d’Autre, le sens du moi (-même ou -pas même) n’en finit pas de puiser dans le non-sens du soi différentiel trans-fini. « Ainsi, où tu voudrais saisir ta substance intemporelle, tu ne rencontres qu’un glissement, que des jeux mal coordonnés de tes éléments périssables. »3Georges Bataille, L’expérience intérieure, Gallimard, Collection Tel (n° 23), 1978, p. 111, première parution 1943.  Le moi est héritage : d’une langue, d’un nom, d’un lieu, d’un dieu. Héritage qui m’engage, m’appelle à répondre de ce dépôt. Je suis assigné au moi, je lui dois fidélité, c’est-à-dire que je dois veiller sur cette propriété, humaine trop humaine, pour la transmettre à mon tour. Nous sommes tous des transmetteurs du moi. Mais cet héritage à double tranchant est rapidement vécu comme une dette, un poids, une casserole polyphonique où fermente l’inassouvi.


Comment sortir de cet engrenage ?

Qui veut faire l’ange paie la dette.
La question “ comment la graine humaine peut-elle sortir de l’engrenage, de la caverne, de l’emprise du moi et de son monde falsifié ? “ est sans issue. Saturée de présupposés métaphysiques, elle crée plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Ni le moi, ni le sens du moi, ni ce que certains spi nomment « séparation » ne sont une maladie. Une source de problèmes oui, mais pas une maladie. Il est tout à fait normal et naturel de se sentir séparé. Salutaire même. En fait, liaison et séparation fonctionnent ensemble. De concert, même si c’est le plus souvent un concert cacophonique. L’une ne va pas sans l’autre. Ce n’est pas la séparation, ce n’est pas le fait d’avoir ou d’être un moi, ce n’est pas l’ego qui pose problème ou qui serait une maladie dont il faudrait guérir, mais l’ego-centrisme, l’enfermement dans le vertige fascinant du narcissisme.


Comme tout mystique, le non-éveillé se réjouit de l’infini qui se donne dans le creux de la main ou dans une part de gâteau…

Le non-éveil n’est-il pas une contestation de l’éveil ?

De même que la non-séparation ne s’oppose pas à la séparation, mais l’inclut (ce n’est pas une anti-séparation), le non-éveil ne s’oppose pas à l’éveil.
L’éveil n’est pas contesté par le non-éveil mais relativisé, relativisé dans ses prétentions à faire un avec le Réel, à abolir filtres perceptifs et « cordes d’imagination » (Pascal).
Faire un avec le Tout (Réel, Infini, Absolu…), faire retour vers le Tout, faire retour vers sa « vraie nature » (infinie, immortelle, absolue…) est l’objectif ultime de l’aspirant à l’éveil. Il se comporte comme s’il avait perdu quelque chose. D’où son désir de sortir du sommeil de la séparation, ce qu’il appelle « l’illusion du moi séparé ». Il en fait tout un problème, quitte à (se) demander au final « où est le problème ? ».
Le non-éveillé a quant à lui peu goût pour la danse métaphysique à trois temps : 1 non-séparation originaire (perfection, immortalité, innocence, infinitude, béatitude…), 2 séparation (chute, déchirure, oubli, exil, finitude, misère…), 3 non-séparation finale (éveil, réunification, retour à sa vraie nature…).
« La métaphysique spéculative classique n’est qu’un vaste exercice d’imagination sur l’auto-déchirement et l’auto-accouplement de l’Un, sur sa scission primitive ou sa division première, et sur les chemins qui mènent à sa réunification. Ici réside la matrice de ce que l’on appelle les Grands Récits. Même ce que le XIXe siècle entend, d’un point de vue philosophique, sous le terme d’« histoire », reste soumis à ce schéma. Ce fantasme disparaît lorsque nous débutons avec le Deux. » 4Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort, Jeu de piste sous forme de dialogues avec Hans-Jürgen Heinrichs, Pluriel/Fayard, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, 2003, p. 172. 

Jamais un coup de dé n’abolira la Dé-ité, © Ali Lham

Ces considérations peuvent laisser penser que le non-éveillé n’est pas un adepte du dialogue avec Dieu mais uniquement du dialogue avec Deux. Or, je vous le dis, il est adepte des deux, ainsi que des monologues.
Le non-éveillé s’attache avant tout à goûter sa finitude. Ce n’est pas qu’il ne cherche pas à décoller, à se réfugier dans l’Infini ou dans l’Un, mais il ne souhaite pas s’y éterniser. L’idée d’un paradis éternel lui donne la nausée. L’éveil est avant tout pour lui une expérience esthétique et esthésique. Comme tout mystique, le non-éveillé se réjouit de l’infini qui se donne dans le creux de la main ou dans une part de gâteau : l’infini ordinaire. Mais, attentif à sa ligne de fuite et à son taux de glycémie, il ne souhaite pas bousiller sa foi.
Partisan de la fuite immanente, le non-éveillé tourne le dos à l’approche finaliste, téléologique, celle que Bertrand Russell appelle la « théorie du Dessein Cosmique », dessein qui n’en finit pas de mordre la queue de l’origine.


Cherchez-vous quelque chose dans la vie ?

La carotte qui me fait avancer.


Est-ce que comme tant d’autres, vous enseignez ?

J’ai développé une esthétique du co-Âne, ainsi qu’une politique et une métaphysique. Je suis dans la phase recherche et développement. Mais je compte bientôt lancer des produits innovants et interactifs favorisant le non-éveil. J’ai déjà déposé la marque. Elle se nomme : Hi-Han.


Hi-Han ? C’est chinois ?

Je ne crois pas. Hi-Han© est le mantra que je donne à chacun de mes condisciples. Lors du rituel d’initiation, l’élève, bonnet d’âne sur la tête, croque dans une carotte et hurle « Hi-Han ». Cette pratique simple et économe suffit à le faire entrer dans l’espace du non-éveil. Bien-entendu, les carottes sont bio.


Quelles sont les formations à suivre pour enseigner le non-éveil ?

Cette année j’ai raté mon CAP Éveil, mais je compte le repasser l’année prochaine. Un niveau CAP Éveil suffit pour enseigner l’Éveil, mais pour le non-éveil, pas besoin.


Quelles sont les qualités requises pour enseigner le non-éveil ?

Être un homme sans qualités. Ou, à défaut, présenter des qualités sans homme.


Que pensez-vous des autres enseignements ou traditions spirituelles ?

Je suis l’écho de tous les enseignements, savoirs qui m’ont produit. C’est la raison pour laquelle je me revendique de tous les enseignements et toutes les écoles, même buissonnières.

Nous nous remplissons de visions, d’objets, de symboles et d’images, oubliant que le vide est la porte d’entrée du Vif, espace où le su-jet devient jet d’univers.

Plus précisément, que pensez-vous de la spiritualité contemporaine ?

Depuis que la matérialité des Droits de l’Homme a supplanté la spiritualité des Droits de Dieu, la Main invisible du marché a remplacé dans l’ordonnancement du monde celle du Créateur. Ce dernier cède le pas aux Producteurs. Les droits de l’homme c’est le moment où l’homme ne veut plus être façonné mais veut devenir façonneur. Le problème est que tout façonneur a besoin de cerveaux disponibles pour admirer, servir et consommer son Monde. Il faut donc savoir (se) vendre. La société de sur-production-consommation est la spiritualité spectaculaire de notre temps. La Main Invisible du Marché (MIM) frappe du point sur les antiques Table des Lois pour imposer son image du monde et de l’homme à la terre entière.
Certains nomment cela décadence, âge de fer, nihilisme, avènement du plus hideux des hommes. Dans la mesure où nous conjurons notre vide subjectif par une surenchère objectale sans fin, nous sommes effectivement des nihilistes. Nous nous remplissons de visions, d’objets, de symboles et d’images, oubliant que le vide est la porte d’entrée du Vif, espace où le su-jet devient jet d’univers. Mais le temps n’est plus, hélas, aux étoiles filantes qui dansent. La prochaine Main, après celle du Créateur et de l’Homme auto-producteur, sera sans doute celle de l’automate intelligent, le Robot, synthèse du maître et de l’esclave.
Car, de la main Métaphysique à la main Transhumaine, en passant par la main invisible et mécanique du Marché, les mains n’ont d’autres choix que de passer la main. Un jour viendra peut-être où l’on pourra s’écrier avec le poète transhumaniste rimbaldien : La main à intelligence artificielle forte vaut bien la main à charrue. Quel siècle à mains ! 


Ne craignez-vous pas de passer pour un énième gourou ?

Bien qu’esclave (porteur de l’Esprit et de la Matière), l’âne ne nourrit pourtant nulle nostalgie ou désir de maîtrise. Il ne revendique d’autre souveraineté que celle de la vision-en-âne, c’est-à-dire la liberté d’être déterminé par sa nature érectile et mouvante.
Plus qu’un désir de maîtrise, le non-éveil ou vision-en-âne est une éloge de la fuite, une tentative d’évasion hors de la dialectique du maître et de l’esclave.
Par ailleurs, si l’utopie est un antidote à la tyrannie du réel, le non-éveil est donc, au même titre que l’art, la religion et la science, une utopie de plus, un pharmakon, un remède de plus à une création jugée défaillante.
Mais je reviens à votre question qui à mon sens en appelle une autre : Y’a t il un sens à se positionner indéfiniment comme un « sujet-supposé-ne-pas-savoir » face à un « sujet-supposé-savoir« , pour reprendre encore une fois l’expression de Lacan ?
À mon sens, le problème classique de la relation maître-disciple réside dans le fait qu’on ne liquide jamais le transfert : Papa reste le pas indépassable vers l’au-delà. À la fois barre et tremplin.
Je ne peux m’empêcher de voir une forme de perversion dans la position de ce “sujet-supposé-ne-pas-savoir ». Et même si la figure complexe de ce que l’on nomme disciple ne se résume pas à cela, il y a une part persistante en chacun de nous qui attend désespérément et candidement « la becquée cosmique ». Becquée qui ne peut manquer d’appeler – et de désirer – la fessée cosmique, même s’il est difficile de dire laquelle est l’envers de l’autre.
À l’image de Humbert Humbert, le héros de Nabokov, le disciple ou pratiquant spirituel pourrait dire : « je suis candide comme seul un pervers peut l’être ». Autrement dit, il y a une sorte de je feins de ne pas savoir“ qui cache comme un “j’ai faim de ne pas avoir“.


Savoir quoi ?

Là est la question.
Pauvre en contenu transcendant, le non-éveil ne produit nul remplissement, nul Signifié rassasiant, nulle adéquation à l’Être ou au Non-Être. Le non-éveil déçoit, il nous laisse, tel des ânes, sur notre soif. Et c’est le fait de se retrouver « sur sa soif », tel l’Esprit sur un âne, de chevaucher en quelque sorte sa soif, qui nous fait basculer dans la non-soif.
On pourrait dire que la vision-en-âne donne à la fois un avant-goût et un arrière-goût de la non-saveur primordiale. On se retrouve alors parfois avec de drôles de questions dans la tête. Du type : Qu’est-ce que l’Âne en moi pense de l’Un ? S’il y a de l’Âne en moi, quelle quantité de moi reste-t-il ? Combien de pourcentage de non-Âne faut-il pour faire un moi ?
Malgré les apparences, ces questions font office de garde-fous. En se les posant, on se rend compte qu’on est à la fois le fou et le gardien. Cela permet de juguler la tentation fétiche ou sectaire, qui n’est jamais qu’une idée (forme, image) qui se referme sur elle-même. Se poser ce genre de questions, ce que j’appelle « co-âniser », c’est un peu comme se répéter les mantras : « Gare au gourou ! » ou « Qui perd quand Je suis Père et Repère ? ».

Plus qu’un désir de maîtrise, le non-éveil ou vision-en-âne est une éloge de la fuite, une tentative d’évasion hors de la dialectique du maître et de l’esclave.

Pourquoi qualifiez-vous le non-éveil de radical et furtif ?

Radical vient du latin radicalis qui signifie racine. « Être radical c’est, comme l’écrit Karl Marx, prendre les choses par la racine. »
Cependant, bien que de nature bourgeonnante, germinative, le non-éveil n’est pas tant culte racinaire ou nostalgie de l’origine que poussée rhizomatique, processus, éclosion.
Plutôt que racine, le non-éveillé se découvre touffe de racines, prolifération érectile. Furtive est cette action parce que, bien que travaillant au corps le visible, elle déborde les catégories spatio-temporelles. Ainsi, entre enracinement et déracinement, « entre centre et absence » (Henri Michaux), le non-éveillé est le contemporain furtif de sa propre naissance. Touché à la racine, il subit une sorte d’attaque amoureuse, une crise cardiaque qui au lieu de lui ôter la vie ne cesse de la lui redonner.


Sommes nous coupés du Réel, séparés et si oui comment ne plus l’être ?

C’est ce que nous disent toutes les métaphysiques classiques, d’Occident comme d’Orient. Tout en soutenant que nous avons quitté le giron de l’Être (ce qui est), que nous sommes exilés, emportés par les vagues du non-être, ces théories affirment également que nous ne pouvons sortir de l’Être, que nous ne pouvons être coupé de l’essentiel. Nous sommes donc pris dans un paradoxe qui confine au double-bind et qui peut être particulièrement paralysant.
Sans doute sommes-nous coupés du Réel, sans doute ne cessons-nous de le fantasmer, de l’affubler, de l’habiller de fables, d’opinions, d’illusions, de projections…, à l’image des prisonniers de la caverne platonicienne. Mais, dans la vision-en-âne, ces fables, illusions ou fantasmes ne font pas que nous couper du Réel, ils y donnent également accès, à des degrés divers. Mieux : le fantasme signe la manière humaine de s’ébrouer dans le réel. Une manière fortement marquée par l’imaginaire.

L’eau de là © Laurent Hélie/Ali Lham.

Mais tout dépend de quelle imagination l’on parle. Cette dernière peut être considérée de deux façons : soit comme une vision augmentée de la réalité (une vision qui donne accès au Réel), soit comme une vision diminuée de la réalité (une vision qui, à force de fantasmes, coupe du Réel). La première imagination, guère éloignée du concept d’imaginal développé par Henry Corbin, comble les défaillances de la perception courante, limitée et filtrante. Elle donne accès à ce monde intermédiaire où les essences prennent corps et où les corps, libérés des « humains suffrages » (Rimbaud), pourvus de sens accrus et revigorés, se dégagent et se spiritualisent. La seconde imagination quant à elle déforme la perception au point de nous couper de la réalité. C’est la fameuse « maîtresse d’erreur et de fausseté » stigmatisée par Pascal.
Être coupé ou ne pas être coupé, là est donc la question !
Pour Freud, peut-être un peu court sur la question mystique, le désir de non-séparation apparaît comme un désir régressif et infantile de fusion. Fusion avec l’origine, la matrice, le Père…

L’extase © Ali Lham.

Quels que soient les points de vue (régression pré-rationnelle ou progression post-rationnelle), on ne peut que s’interroger sur ce mystérieux désir de faire un avec le Réel (l’être, l’essence, la vérité…), de couper les « cordes d’imagination » (Pascal) au profit d’un rapport sans filtre (ni émotionnel, ni mental, ni symbolique, ni imaginaire…) avec le Réel, désir de s’établir dans une sorte d’intuition originaire où l’adéquation entre perception et réel serait, sous couvert de non-séparation, parfaite.
Après la déconstruction des grands récits par le post-modernisme, le temps est-il peut-être venu de déconstruire l’éveil, de faire une sorte de critique de la perception pure, « cette conviction barbare d’aller aux choses mêmes »5Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Gallimard, Collection Tel (n° 36), 1979, p. 51, première parution 1964., autrement-dit de réhabiliter les filtres (mentaux, imaginaires, symboliques, perceptifs…) et leur valeur de vérité imaginale.
À cet égard, le non-éveillé, ami de la vision augmentée et de l’imagination active, considère les textes religieux, spirituels, mystiques, scientifiques avant tout comme des textes littéraires, des f(r)ictions auto-affectives du Réel, autrement dit : des in-flitrations du Réel. Le Réel f(r)ictionne à travers dieux, hommes, animaux, végétaux, minéraux.


Pour finir, qui êtes-vous donc vraiment  ?

Je suis l’âne qui entre par la Porte de l’Aiguille, avec l’Esprit sur le dos.


 

One thought on “Pour un non-éveil radical furtif : entretien avec Ali de Saint-Sens

  1. salut les garces et désolé je n’ai pas tout lu,
    j’ai raté mon brevetage du collège mystique

    c’est trop long comme cac@tage, ç’a bousillé mon Da-s’âne et ramollit ma gaule !
    je m’en fish, je banderai mieux demain et j’essuierai le foutre de mon verre de lunette pour y voir plus Claire, avant de me remettre à lire.
    Allez donc bouffer vos grands morts !

    « nous sommes une matière qui épouse toujours la forme du premier monde venu » (HS-cul), sans égoctomie® , sans éviction. peut-on (vivre?) ainsi sans se renoncer, dans l’enfer inter-minable des identifications ?
    je dois me maintenir sans perdre la face, « jouer des rôles » afficher l’apparence digne du mondain accompli, philosophe, cultivé, pourquoi pas professeur, encyclopédiste, artiste ou inventeur, maître des conférences intérieures les plus mensongères ?
    je suis chercheur dans les formes car je n’ai pas réellement tout perdu : j’appelle profondeur, épaisseur, chair, et pas Tati et Patata tout ce qui m’échappe par veulerie d’affronter le fond. Hey oui je ne lâche rien, absolument pas la moindre croûte de fromage, j’accumule tout le caca qu’est ma vie, ma colère, ma laideur, mes casseroles, mes cabas en secret; je détruis systématiquement ceux qui sont plus gentils que moi. je n’ai d’égard que pour ma triste personne, alors que je m’affiche docteur. Crime parfait !

    heureusement que les bons müsilmans font toujours le ramad’âne. le Saint-Sens est discret dans ses arrondissements. appel à la prière interne.
    une prescription : mourir matin, midi et soir. la mystique est une habitation sans rapport à soi (Verge Saldinoci). pourtant, partout je croise des bougres, des humains, des darwiniens, des assoiffés, des maniaques, des hystériques et des obsessionnels (Lacan, séminaire vain :-p). tous ces singes savent toujours où aller et ont toujours quelque chose à vendre; et puis ils aiment « rencontrer du monde ». ils aiment imposer l’égo, la maladie, la dysfonction dans l’intersubjectivité…
    pipi au lit de l’enfant capricieux.

    mais il y a toujours de la place pour Deux au fond de mon lit de solitude.

    le non-éveil c’est quand je prends conscience de toute mon inconscience, toute de ma laideur ?

    Hi han

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