Série Passage, 2013, huile sur toile, 55 x 46 cm

Dénouer le regard

Autour de la peinture de Sylvie Lobato

 

   Pourquoi le corps comme motif, mobile, élément moteur, dynamique de la peinture ? Pourquoi revenir au corps, encore une fois ?
Parce qu’on ne peut en sortir. Parce que c’est la matière première où s’éprouve la perception.

   La peinture de Sylvie Lobato ne cherche pas à revenir au corps. Elle part de lui, comme d’un donné déterminant dont on ne peut faire abstraction. Elle part de ce point vivant, ouvert, génésique : lieu de l’incarnation. Elle expérimente l’impossibilité de quitter ce point où se déploie « la chair du monde » (Merleau-Ponty).
Même quand aucun corps ou visage humain ne figure sur la toile, la surface est comme hantée par cette apparition.

Certes, la peinture ne parle jamais que du peintre : de sa main, de son corps, de son esprit, de sa vision, de sa manière d’être-au-monde. C’est l’auto-portrait du monde, tel qu’il s’enfante dans une vision.
Mais parler de « vision du peintre » est encore réducteur. Comme si le peintre voyait à l’avance, avant même de bouger le moindre petit doigt. Comme si sa vision n’était pas une quête, une quête de vision. Il ne part pas d’elle, mais, au mieux, y arrive. On pourrait même dire qu’au départ il n’y voit rien. Il cherche à voir, et c’est pour ça qu’il y a peinture. Quand il commence à voir, la peinture est sur le point de s’arrêter. Le tableau est alors mûr pour vivre aux yeux du regardeur.
L’acte de peindre répond à un désir de voir. Pas forcément quelque chose. Juste goûter, toucher, entendre, sentir ce qu’est voir, hors l’ap-préhension, hors l’attente habituelle, hors la tension vers l’objet.

   La peinture de Sylvie Lobato met à nu le regard, l’amène, pourrait-on dire, à revoir sa scopie.
Si elle laisse parfois affleurer des corps nus, traces d’une étreinte passionnée avec le monde, ce n’est que pour mieux dénuder l’œil. Sa quête de vision est une quête d’origine de la vision, là où voir et habiter ne sont qu’un seul et même geste, là où le corps fait corps avec le monde, un monde qui tantôt l’émerveille tantôt le blesse.
La soif de l’artiste, à la mesure de la vision qu’elle éprouve, est avant tout soif d’ « habiter poétiquement le monde » (Hölderlin), c’est-à-dire de le ré-générer.
Dès lors qu’une main se lève pour peindre, caresser, toucher, frotter deux bouts de silex ou jeter un os vers le ciel, la perception change : un nouvel espace croît, de nouveaux mondes jaillissent.
La peinture est trace vive de ce mouvement, de ce geste, de ce désir d’expansion. Trace non pas de quelque chose d’absent, mais de la présence même qui se donne dans l’acte de peindre et qui fait de la peinture une mémoire vive du présent.
Il n’y a rien de plus efficace que le corps pour nous ramener à la présence. Il suffit de tomber malade pour s’en rendre compte. Il suffit de tomber pour que le souvenir immanent du corps revienne immédiatement à la charge.

La peinture opère le plus souvent par ajouts, accumulations de couches, mais elle n’est vivante que pour autant qu’elle dé-peint, dévoile, met à nu, donne à voir la fragilité de l’apparaitre, « sa presque disparition vibratoire » (Mallarmé).
Face émergée de la nuit, le visible, s’épuise à la surface sous forme de corps nus qui se découvrent, découvrent, entre immensité et fragilité, le mystère qui éclaire leurs gestes. Les contours s’estompent, les lignes et les frontières se déplacent, se chevauchent sous la vibration électrique du trait. La toile, à même les figures qu’elle génère, s’allège, devient territoire vivant, dérive extatique de la matière. Parfois, délestée de son châssis, la toile devient même voile, peau, gaze, souffle, respiration, espace.

Peindre, c’est laisser le regard (main (affect, intellect, sens…) et outils) accoucher d’une vision. C’est réapprendre à voir, réapprendre à toucher et à être touché, c’est réinitialiser la sensation.
Ici, l’image fonctionne moins comme métaphore ou rappel à une présence (manquante) que processus d’approfondissement. La représentation, rompant avec la reproduction – remémoration (anamnesis) et imitation (mimesis) – , devient avènement, naissance, expérience de l’immémoriale présence.

La « foi perceptive » (Merleau-Ponty), nouée au système des objets (Baudrillard), dont la fonction première est la capture et le détournement de l’attention à des fins utiles, est une machine à territorialiser l’inconnu. Elle a de ce dernier une vision horizontale, spatiale, toujours déplacée.
Si l’art pointe vers l’inconnu, c’est avant tout l’inconnu qui, enveloppé ici, frappe aux fenêtres et aux portes de la perception.
La peinture de Sylvie Lobato ne cherche pas tant à appréhender le mystère qu’à habiter le lieu de l’incarnation qui y donne accès.

 

                                              Ali Lham


 

http://www.sylvie-lobato.com/

 

 

 

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